Kessel

🚀 DĂ©finir une vĂ©ritable politique de sĂ©curitĂ© open source

La lettre de Frédéric Simottel °4

BFM Business Cybersécurité
7 min ⋅ 19/04/2023

Et si quelques universitĂ©s se lançaient ensemble pour mettre en musique les prĂ©mices d’un cloud de confiance sur la base de dĂ©veloppements open source. Cette discussion, je l’ai tenue avec plusieurs DSI, pas plus tard que cette semaine. Mais cela implique quoi en terme de cybersĂ©curitĂ© ? Je vous propose d’aborder ce sujet cette semaine dans cet Ă©dito. Bonne lecture - FrĂ©dĂ©ric Simottel

L’Open source comme gage de souverainetĂ© numĂ©rique et pilier d’un cloud de confiance, l’idĂ©e n’est Ă©videmment pas sotte et chemine depuis un moment dans la tĂȘte de la nouvelle gĂ©nĂ©ration de dĂ©cideurs IT. Tout Ă  fait conscients du retard pris par rapport aux grands acteurs amĂ©ricains. Ils sont de plus en plus Ă  penser qu’une autre voie –europĂ©enne- est encore possible, grĂące Ă  
 l’open source. Nous avons les compĂ©tences, un accĂšs aux technologies de logiciels libres, et une rĂšglementation europĂ©enne Ă  venir qui devrait sous 5 ans aider Ă  rĂ©viser les rĂšgles du jeu.

Il nous manque des financements massifs

Mais alors, depuis le temps que l’on en parle, pourquoi n’y allons-nous pas ? En fait, pour que la recette prenne, il nous manque quelques ingrĂ©dients essentiels : des financements massifs, des entreprises prĂȘtes Ă  jouer le jeu de la coopĂ©ration en termes de maĂźtrise de la dĂ©pendance, d’exigence environnementale, il faudrait Ă©galement une certaine immunitĂ© aux lois extra-europĂ©ennes, et 
 un volet cybersĂ©curitĂ© prĂ©dominant. On le voit, sur l’ensemble de ces points, l’open source apparait clairement comme une solution. Elle n’est certes pas la seule mais pour peu que l’on rĂ©ussisse Ă  y apporter des garanties de sĂ©curitĂ©, de rĂ©versibilitĂ© et de crĂ©ation de nouveaux modĂšles Ă©conomiques, cette voie peut ĂȘtre creusĂ©e. Au passage, elle peut ĂȘtre source d’attractivitĂ© pour les talents Ă©levĂ©s au bon grain du logiciel libre.

Les obstacles restent cependant nombreux comme celle liĂ©e Ă  l’application du Cyber Resilient Act. Plusieurs organismes open source viennent d’ailleurs d’adresser une lettre Ă  l’Union EuropĂ©enne affirmant que cette loi pourrait avoir un effet nĂ©faste et dissuasif sur le dĂ©veloppement de logiciels. Ils demandent donc Ă  la Commission europĂ©enne de reconsidĂ©rer sa position. Des prĂ©cautions sont certes Ă  prendre, mais attention Ă  ne pas brider l’innovation. Il est en effet loin l’époque oĂč l’on pouvait affirmer qu’un logiciel open source Ă©tait par dĂ©finition plus sĂ©curisĂ© qu’un logiciel propriĂ©taire-, La Fondation Linux a publiĂ© l’an passĂ© un rapport intitulĂ© The State of Open Source Security. Selon les 550 dĂ©veloppeurs et experts en cybersĂ©curitĂ© interrogĂ©s, un projet moyen de dĂ©veloppement applicatif contient en moyenne une cinquantaine de vulnĂ©rabilitĂ©s. La moitiĂ© des organisations sondĂ©e confient en outre ne pas avoir de politique de sĂ©curitĂ© open source. Les dĂ©veloppeurs logiciels assemblent du code existant Ă  leur propre code, crĂ©ant de potentielles failles de sĂ©curitĂ©. A cela s’ajoute le temps de correction des failles qui a plus que doublĂ© en 3 ans (49 jours en 2018 contre 110 jours en 2021).

D’oĂč la recommandation de la Fondation Linux de dĂ©finir et surtout de mettre en Ɠuvre une vĂ©ritable politique de sĂ©curitĂ© open source ; et de dĂ©ployer tant que possible des tĂąches automatisĂ©es pour adapter leurs rĂ©ponses aux attaques.



LA TRIBUNE

Au cƓur du rĂ©acteur de la formation en cyber

Depuis l’avĂšnement de la disquette comme support d’échange et de transmission de logiciels, les virus et autres malwares ont commencĂ© Ă  circuler. Internet a servi de gigantesque amplificateur et accĂ©lĂ©rateur tandis que se “professionnalisaient” les activitĂ©s de hacking, de plus en plus souvent rattachĂ©es Ă  des Etats, dont elles complĂštent la panoplie d’outils de guerre Ă©conomique. Qu’il s’agisse d’attaque ou de dĂ©fense, les pays Ă  la culture scientifique la plus dĂ©veloppĂ©e, notamment en mathĂ©matiques et en cryptographie, sont devenus des leaders dans le domaine, qu’il s’agisse d’attaque ou de dĂ©fense. La Cyber est ainsi devenue un enjeu gĂ©opolitique et un terrain spĂ©cifique de conflits comme l’illustre la crĂ©ation de branches dĂ©diĂ©es dans certaines armĂ©es. ParallĂšlement, la possibilitĂ© d’utiliser certaines cryptomonnaies comme moyen d’obtenir des rançons a suscitĂ© l’intĂ©rĂȘt d’organisations criminelles et leur financement. 

Il manque 15 000 experts cyber en France

Les attaques se sont en effet multipliĂ©es tout en visant dĂ©sormais des infrastructures civiles, ce qui permet une mĂ©diatisation Ă  grande Ă©chelle en vue d’accroitre l’impact sur les populations dont l’inquiĂ©tude est ainsi entretenue, comme en tĂ©moignent en France les paralysies successives d’hĂŽpitaux Ă  Corbeil-Essonnes et plus rĂ©cemment Ă  Versailles. Les gouvernements ont compris, souvent trop tard, l’enjeu d’intensifier et de structurer la dĂ©fense de ces infrastructures (hĂŽpitaux, centrales et rĂ©seaux d’énergie, 
) notamment lors d’évĂ©nements planĂ©taires tels que les prochains Jeux Olympiques. La pĂ©nurie de compĂ©tences souligne alors le dĂ©faut de prĂ©paration et de formation en quantitĂ© : on estime ainsi qu’il manque environ 15 000 experts cyber actuellement en France, selon une Ă©tude du cabinet Wavestone publiĂ©e en 2022. Ils seraient prĂšs de 4 millions dans le monde. 

Prendre sa part est nécessaire dans ce contexte qui pose un triple défi : celui de la quantité de profils à former, celui des horizons de temps qui nous sont (im)posés, comme celui de leur diversité.

Les chiffres viennent d’ĂȘtre rappelĂ©s. Ils font Ă©trangement Ă©cho Ă  ceux du dĂ©ficit d’ingĂ©nieurs que rappellent inlassablement des tribunes depuis plus de dix ans. DĂ©saffection pour les sciences, baisse du niveau des collĂ©giens et lycĂ©ens, fascination pour les mĂ©tiers dits « du tertiaire Â», difficultĂ©s d’une gĂ©nĂ©ration de lycĂ©ens qui ont du affronter simultanĂ©ment une crise sanitaire inĂ©dite par sa violence et sa durĂ©e, doublĂ©e d’une rĂ©forme du Bac 
 sans oublier le fait que nous nous privons de la moitiĂ© d’une classe d’ñge en n’encourageant pas les jeunes filles Ă  envisager des carriĂšres scientifiques ailleurs que dans le domaine de la santĂ©. Les vocations naissent au CollĂšge et au LycĂ©e, mais peu de filles s’autorisent Ă  en rĂȘver alors mĂȘme qu’elles y excellent. Les stĂ©rĂ©otypes ont la vie dure, comme celui du sweet Ă  capuche, d’autant que la plupart des savoirs et des mĂ©tiers en Computer Science restent mystĂ©rieux pour des conseillers qui n’y ont pas Ă©tĂ© formĂ©s. Notre inculture collective sur ces sujets de Tech reste profondĂ©ment crasse chez nos dirigeants publics, et ce jusqu’au sommet de l’Etat. Voici pour la quantitĂ©.

Changer les mentalités pour féminise les métiers cyber

La question de l’orientation soulevĂ©e prĂ©cĂ©demment nous rappelle cruellement Ă  quel point la dĂ©mographie est inflexible tant son inertie est grande. Changer les mentalitĂ©s Ă  l’échelle, en ce qui concerne la fĂ©minisation des mĂ©tiers de la Cyber, qui permettrait de doubler le vivier, prendra du temps : un Ă  deux ans minimum pour former tous les conseillers d’orientation, qui doivent intervenir dĂšs le CollĂšge, suivis des annĂ©es sĂ©parant les Ă©tudiantes ainsi sensibilisĂ©es jusqu’au Bac, puis de celles les sĂ©parant d’un diplĂŽme ou d’une certification en Cyber. Les formations post-bac Ă©tant de durĂ©e variable, leurs effets sur le marchĂ© du travail s’étendront de quelques semestres Ă  5 ans pour les diplĂŽmes d’ingĂ©nieur. Tout ceci suppose bien sĂ»r que les investissements et les efforts engagĂ©s, qui sont massifs, ne soient pas remis en cause lors des mandatures suivantes, et que les responsables politiques assument de maintenir des dispositions dont ils ne rĂ©colteront pas les fruits visibles durant leur mandat, et dont ils ne pourront donc se fĂ©liciter du bilan. Voici pour la temporalitĂ©.

Redéfinir les bons profils dont nous avons besoin

Il faut enfin cartographier plus finement les besoins en cyber. Le champ est extrĂȘmement large, recouvre et combine des disciplines variĂ©es et complĂ©mentaires, qui vont du simple codage aux computer sciences, en passant par le design de systĂšmes d’information et la gouvernance d’entreprise, sans oublier la dimension juridique, la prĂ©vention comme la gestion de crise. Les profils ainsi recherchĂ©s couvrent une palette de disciplines et de degrĂ©s d’expertise bien plus vaste que le Pentest, et des environnements professionnels qui dĂ©passent largement le cadre de nos agences civiles et militaires. Dans ce contexte notamment, il est utile de se souvenir que la premiĂšre ligne de dĂ©fense d’une entreprise est constituĂ©e de ses collaborateurs en place. Elle peut et doit ĂȘtre activĂ©e dĂšs Ă  prĂ©sent, Ă  travers des formations de reskilling et d’upskilling de collaborateurs qui ont l’immense avantage d’ĂȘtre dĂ©jĂ  familiers de la culture de l’entreprise. La formation continue, l’Executive Education sont donc un maillon indispensable de la chaĂźne de formation, qui prĂ©sente l’avantage de pouvoir ĂȘtre activĂ© immĂ©diatement et de produire des rĂ©sultats plus rapidement. C’est pour cela que nous n’avons pas attendu. 

Depuis 1984, l’EPITA est connue et reconnue pour former aux Computer Sciences, en accueillant les Ă©tudiants post-bac en cycle prĂ©paratoire intĂ©grĂ©, rejoints ensuite en cycle ingĂ©nieur par des Ă©lĂšves de classes prĂ©paratoires aux grandes Ă©coles. La pĂ©dagogie de l’EPITA ne ressemble Ă  aucune autre et s’appuie sur une philosophie fondĂ©e dĂšs l’origine sur le « faire par soi-mĂȘme ». Construite sur une infrastructure inĂ©dite Ă  cette Ă©chelle (plus de 700 machines rĂ©parties dans 5 campus et totalement synchronisĂ©e, elle dĂ©marre avec la Piscine – inventĂ©e Ă  l’EPITA – en premiĂšre annĂ©e de cycle ingĂ©nieur, suivie durant l’annĂ©e de projets en groupe de plus en plus complexes qui assurent une montĂ©e en puissance et permettent la maĂźtrise fine d'une demi-douzaine de langages de programmation. C’est en quatriĂšme annĂ©e que nos Ă©tudiants choisissent alors leur spĂ©cialitĂ©, dont la cĂ©lĂšbre Majeure SRS (SystĂšmes, RĂ©seaux et SĂ©curitĂ©), qui conduira certains d’entre eux vers la Commandement de la cyberdĂ©fense, l’ANSSI, ou la communautĂ© du renseignement. 

Si les enjeux de formation sont fondamentaux, les enjeux Ă©thiques le sont tout autant. Nous sommes une des trĂšs rares Ă©coles oĂč les Ă©tudiants sont formĂ©s Ă  l’attaque : vous dĂ©fendrez d’autant mieux une infrastructure si vous avez appris Ă  vous mettre dans la tĂȘte de l’attaquant. Tout cet apprentissage de l’attaque est encadrĂ© par une formation extrĂȘmement poussĂ©e aux rĂšgles juridiques et comportementales d’engagement : la tentation pour un Ă©tudiant de 20 ans est grande d’exploiter les failles qu’il a repĂ©rĂ©es. Notre responsabilitĂ© est donc de leur faire comprendre Ă  quelle point la confiance en cyber est asymĂ©trique. Il faut des (dizaines) d’annĂ©es pour la construire, et un seul clic pour la dĂ©truire Ă  jamais.  

Ce travail porte ses fruits ! L'École a accueilli pour la premiĂšre fois en 2022 “Locked Shields”, un des exercices de cyberdĂ©fense les plus importants au monde : depuis 2010, sous l’égide de l’OTAN, LockedShields mobilise plusieurs milliers d’experts de dizaines de pays de l’OTAN dans une simulation d’une attaque cyber de grande ampleur visant les infrastructures d’un État tout entier. Cette annĂ©e encore l‘EPITA a Ă©tĂ© choisie pour hĂ©berger les 150 participants de l’équipe de France, membres du Commandement de la cyberdĂ©fense, de l’ANSSI et de VIGINUM. Pour la premiĂšre fois sont associĂ©s Ă  cette Ă©quipe 4 Ă©tudiants de la Majeure SRS. 

Il y a de la place pour tous sur ce marchĂ©, qui exige en revanche une qualitĂ© et une exigence de formation Ă  la hauteur des enjeux. 

“La Cyber, beaucoup en parlent, peu en font. À l’EPITA nous les formons.”

Philippe DEWOST
Directeur Général EPITA
Linkedin


Les chiffres de la semaine

  • 16 jours en 2022, contre 21 en 2021, telle est la durĂ©e moyenne de prĂ©sence d’un attaquant sur votre rĂ©seau – ce que l’on appelle le Dwell time. Cela continue de baisser au fil des ans selon les indicateurs du rapport M-Trends 2023, menĂ© par Mandiant Consulting (filiale Google).

  • 41% d’attaques en plus chaque semaine via les appareils IOT en 2022 par rapport Ă  2021. 54% des entreprises sont touchĂ©es Ă  plus ou moins grave Ă©chelle. Beaucoup de chiffres intĂ©ressants dans le rapport Check Point Quantum IoT Protect qui vient d’ĂȘtre publiĂ©.


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BFM Business Cybersécurité

Par Frédéric Simottel

FrĂ©dĂ©ric SIMOTTEL, est Ă©ditorialiste High-Tech sur BFM BUSINESS et BFMTV. Il est Ă©galement rĂ©dacteur en chef de l’éditorial de l’ensemble des Ă©vĂšnements organisĂ©s par BFM Business (BFM Awards, Grands prix de l’accĂ©lĂ©ration digitale, hors sĂ©ries BFM, etc). Il prĂ©sente aussi chaque week-end sur BFM Business les Ă©missions « Tech & Co Business », un programme sur la transformation numĂ©rique des entreprises, « BFM StratĂ©gie », un cours sur la stratĂ©gie des entreprises avec Xavier Fontanet, ancien PDG d’Essilor. Il traite Ă©galement des sujets high tech chaque jour dans les journaux de l'antenne et intervient quotidiennement dans l’émission du soir « Tech & Co » sur BFM Business. Il intervient enfin sur BFM TV & RMC sur les sujets liĂ©s aux technologies. IngĂ©nieur tĂ©lĂ©coms et rĂ©seaux de formation, ce journaliste spĂ©cialisĂ© occupe depuis plus de 28 ans une position privilĂ©giĂ©e en tant qu’observateur du marchĂ© high-tech. Parmi ses sujets de prĂ©dilection figurent la stratĂ©gie digitale des entreprises, l’évolution de l’écosystĂšme IT, la cybersĂ©curitĂ©, l’univers des startups et plus globalement les changements provoquĂ©s par l’innovation numĂ©rique (IA, Cloud, Infrastructures IT et rĂ©seaux, tĂ©lĂ©coms, mobilitĂ©, Ă©lectroniques embarquĂ©e, quantique, etc). Autant de sujets dont ils se fait l’écho sur les diffĂ©rents canaux du groupe Altice Media (Web, TV, radio et Ă©vĂšnements). Il intervient enfin depuis de nombreuses annĂ©es en tant que keynote speaker ou animateur lors d’évĂšnements portant sur l’innovation, le business et les technologies numĂ©riques.

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